Ce nom fait-il écho à quelqu’un de connu ? à une artiste ? La réponse est souvent négative et pourtant, elle est la femme qui est à l’origine de nombreuses chansons grecques. Elle est la parolière la plus prolifique de la chanson populaire et du rebetiko.
Revenons sur sa vie
Eftyxia Xantzigeorgiou-Oikonomou voit le jour à Aïdini à la fin du 19ème siècle, ville proche de Smyrne, en Asie Mineure.
Elle grandit dans une famille aisée. Cependant, elle perd son père lorsqu’elle est très jeune et cet événement la marque profondément. Elle fait des études jusqu’à l’obtention du diplôme d’institutrice.
En 1911, elle est mariée avec Kostis Nikolaïdis, un riche commerçant, de 20 ans son aîné.
Elle donne naissance à deux filles. Malheureusement, la guerre gréco-turque (1919-1922) l’oblige à quitter sa ville natale. Elle est déplacée avec ses filles et sa mère, à Attaleia, alors qu’elle pense rejoindre son mari à Smyrne. Elle vit cette période de trois années comme une forme d’emprisonnement. En 1922, la catastrophe d’Asie Mineure, la contraint à l’exil. La famille s’établit alors à Athènes. Cependant, ces épreuves lui font se rendre compte de l’évidence : la vie qu’elle mène ne lui convient plus. Son besoin d’expression artistique la dévore : elle décide de devenir actrice et entame des tournées (1926-1942). Cette décision met fin à son mariage. Elle vit alors séparée de son époux sans pour autant pouvoir demander le divorce. A la mort de ce dernier, elle peut enfin se marier avec le seul homme qu’elle ait vraiment aimé. Elle épouse donc Giorgios Papagiannopoulos en 1932 et c’est avec ce nom qu’elle signera les paroles des chansons que nous fredonnons encore.
Son entrée dans la chanson
Eftyxia a l’habitude d’écrire des poèmes, sans penser à la possibilité de les mettre en musique. Sa rencontre avec la chanteuse Marika Ninou va être décisive. Cette dernière lui présente Vassilis Tsitsanis. Cette entrevue va ouvrir la voie à l’écriture de nombreux succès.
Eftyxia griffonne sur quelque support que ce soit : sur le verso des factures, des tickets de caisse, sur le papier qui se trouve à l’intérieur des paquets de cigarettes.
Son addiction aux jeux est sa plus grande faiblesse. Elle vend la plupart de ses chansons pour quelques centaines de drachmes, l’équivalent de 3€ et dépense sans compter pour participer à des jeux de hasard, de poker. Elle ne cherche pas la notoriété. Elle vend ses poèmes sans se demander si ce sera un succès. Il s’agit pour elle d’une question de délivrance, de rédemption.
Quelques succès
Sa première chanson est « Dans cette vieille maison-là »
« Dans cette vieille maison-là, dans cette ruine,
On a enterré notre amour un samedi soir
Dans cette vieille maison-là où l’on a rompu
La dernière soirée où l’on a parlé !
Dans la cour déserte sous les fenêtres
Les magiciennes et les gitanes montent des tentes.
Dans cette vieille maison-là où l’on a rompu
Et avec des fleuves de larmes on l’a arrosée
Et seule la chauve-souris installe son nid
Dans la petite chambre, où je prenais ses baisers !
Dans cette vieille maison-là où l’on a rompu
La dernière soirée où l’on a parlé ».
De nombreuses personnalités l’approchent et veulent travailler avec elle : Manolis Xiotis, Apostolos Kaldaras, Stelios Kazantzidis et bien d’autres.
Les compositeurs Manos Xadzidakis et Apostolos Kaldaras sont les rares personnalités à lui reverser un pourcentage sur les ventes et à écrire le nom d’Eftyxia sur les disques.
De cette collaboration artistique avec le premier naitra aussi la chanson emblématique : « Je suis un aigle sans ailes ».
« Comme l’aigle, j’avais des ailes
Et je volais
Et je volais très haut
Mais une main adorée
Une main adorable
M’a coupé mes ailes
Pour que je ne vole pas haut
Je suis un aigle sans ailes
Sans amour et sans joie
Sans amour et sans joie
Je suis un aigle sans ailes
Cette main adorable
Dans la vie
Dans la vie je l’aimerai
Quoiqu’elle m’ait fait
Je lui pardonne tout
Avec des ailes brisées
Toujours je l’aimerai ».
On peut aussi citer une autre chanson : « Deux portes a la vie ».
Elle retranscrit la douleur éprouvée, à la suite du décès tragique d’une de ses filles, partie trop tôt à l’âge de 40 ans.
« Ma dernière soirée
Ce soir je la passe
Et tous ceux qui m’ont rendu amer
Maintenant que je quitte la vie
Je les pardonne tous
Tout n’est qu’un mensonge
Une respiration un souffle
Comme une fleur une main
Nous coupera une aube
Là où je vais ne passent pas
la larme et la douleur
Les malheurs et les chagrins
Ici ils resteront dans la vie
Et moi je vais partir seul
Tout n’est qu’un mensonge
Une respiration un souffle
Comme une fleur une main
Nous coupera une aube
Deux portes a la vie
J’en ai ouvert une et je suis entré
J’ai erré un matin
Et jusqu’à ce qu’arrive le crépuscule
Je suis sorti par l’autre
Tout n’est qu’un mensonge
Une respiration, un souffle
Comme une fleur une main
Nous coupera une aube ».
L’héritage
Ses chansons sont le reflet de sa vie : elles décrivent les souffrances qu’Eftyxia a traversées. Le déracinement et les atrocités dont elle a été témoin, la pauvreté et la difficulté de survivre et subvenir aux besoins de ses enfants, la perte d’êtres chers : son père, sa mère, sa fille, son mari. Cet aspect de sa vie retranscrit dans ses chansons a touché et touche le public qui écoute encore ses succès.
Même si au départ son intention était d’écrire des poèmes, Eftyxia réussi à utiliser la langue populaire et à la transformer en poésie. Ce lien est aussi fondé sur ses lectures et son éducation : elle adorait la littérature.
Elle expliquera que la chanson populaire s’écrit d’abord avec le cœur et les sentiments. Elle a la double particularité d’être à la fois une parolière de rebetiko de sexe féminin mais aussi une parolière de rebetiko intellectuelle.
A son palmarès, s’inscrivent plus de 160 chansons sans compter celles où son nom n’apparaît pas.
Voici quelques-uns de ses succès qui sont encore connus aujourd’hui.
« Monde en verre
Je vais te donner un coup pour que tu casses
Ah monde en verre
Et je vais créer une nouvelle
autre société
Petite pierre, petite pierre
L’imagination
Rêve trompeur
Les petits crabes
Pourquoi l’enfant pleure-t-il ? ».
Hormis dans les cercles et les milieux artistiques, son nom est très peu connu ou pas du tout.
Le grand public à qui elle tient compagnie depuis des décennies, apprend à la connaitre ces dernières années, d’abord grâce à sa petite fille qui écrit une autobiographie : Ma grand-mère Eftyxia, publié en 2003. Puis, grâce à sa mise en scène au théâtre, avec dans le rôle d’Eftyxia, l’actrice Nena Menti. La pièce est un véritable succès.
Enfin, en 2019, un film dont le titre est « Eftyxia » retrace sa vie.
La reconnaissance
Eftyxia est une femme libre ; Elle ne s’arrête pas au dictat de la société hermétique dans laquelle elle évolue. Elle ose vivre ses passions, ses vices même puisque l’attrait du jeu la pousse à s’éclipser par la fenêtre de sa chambre la nuit pour rejoindre les tables de jeux.
Elle ose se séparer de son mari. Elle ose continuer à chercher l’amour.
Elle intègre le monde très fermé de l’écriture des chansons, monde exclusif d’hommes. Elle gagne le respect des compositeurs, des interprètes qui veulent travailler avec elle : Bithikotsis, Marinella, Kazantzidis etc. Cette notoriété non recherchée la caractérise. Une fois que ses sentiments se convertissent en paroles, le reste l’importe peu.
Elle s’éteint à Athènes le 7 janvier 1972.
Son nom mérite d’être connu au même titre que celui des compositeurs masculins qui ont marqué la chanson grecque.